Le 14 mai 2026 restera peut-être dans les annales politiques ivoiriennes comme la date de la rupture définitive entre deux figures historiques de la gauche : Laurent Gbagbo et Ahoua Don Mello. À l’issue du premier congrès ordinaire du Parti des Peuples Africains – Côte d’Ivoire (PPA-CI), le premier a été reconduit à la tête du parti tandis que le second en a été radié. Cette décision, lourde de symboles, révèle moins une simple affaire de discipline qu’un malaise profond au sein de l’opposition, tiraillée entre leadership personnalisé et nécessité de renouvellement.
Dans le même temps, le Rassemblement des Houphouëtistes pour la Démocratie et la Paix (RHDP) vient de tenir une réunion de ses instances, confirmant sa stratégie d’élargissement et de réconciliation avec d’anciens dissidents. Le contraste est saisissant : d’un côté, une gauche qui se fragmente ; de l’autre, un pouvoir qui consolide son hégémonie.
Le PPA-CI, ou les paradoxes d’un leadership sans relève
Laurent Gbagbo, âgé de plus de 80 ans, avait pourtant promis, en octobre 2025, de quitter la tête du parti afin de se consacrer à sa famille. Comme Alassane Ouattara en son temps, il invoque aujourd’hui « le devoir » pour justifier son maintien. Cette reconduction, dans un contexte où aucune succession n’a véritablement été préparée, illustre un travers bien connu de la politique ivoirienne : la personnalisation excessive du pouvoir, y compris au sein de l’opposition.
Pire encore, cette reconduction s’accompagne de l’exclusion d’Ahoua Don Mello, coupable d’avoir présenté une candidature indépendante à l’élection présidentielle d’octobre 2025. Don Mello, qui avait pourtant défendu l’idée d’une « candidature de précaution » afin d’éviter que le PPA-CI ne manque le rendez-vous électoral, paie aujourd’hui le prix de son audace.
La sanction apparaît d’autant plus amère que le parti, en ordre dispersé, a subi de lourdes défaites lors des législatives de décembre 2025. Le boycott actif prôné par ses instances a conduit à une quasi-disparition du paysage parlementaire, au point que le député de Ouragahio, fief historique de Laurent Gbagbo, est désormais issu du RHDP.
Les antagonismes entre les deux hommes ne datent pas d’hier. Don Mello avait déjà créé un courant dissident en 1997, et ses divergences avec Gbagbo, notamment sur la question du contre-pouvoir interne, ont toujours été profondes. En le radiant, le PPA-CI semble privilégier la pureté idéologique au détriment de l’unité, au risque de s’enfermer davantage dans une marginalité politique.
Le RHDP, l’art de la récupération et du bloc monolithique
À l’inverse, le RHDP semble maîtriser l’art de l’absorption des dissidences. La récente réunion de ses instances a acté le retour en grâce de figures autrefois hostiles au pouvoir, telles que Marcel Amon-Tanoh et Albert Mabri Toikeusse, qui avaient rejoint l’opposition et le Conseil National de Transition (CNT) en 2020.
Le pouvoir pratique ainsi une forme d’amnésie politique dès lors qu’elle sert à renforcer son assise. Plus récemment encore, le RHDP a accueilli le député-maire de M’Batto, fraîchement radié du PPA-CI. Cette stratégie d’ouverture opportuniste permet au camp présidentiel de ratisser large et de présenter un front uni pendant que l’opposition se déchire.
La différence d’approche est flagrante : là où le PPA-CI applique une discipline rigide en excluant ses « brebis galeuses », le RHDP préfère intégrer les voix discordantes. Cette capacité à constituer un bloc monolithique représente un atout majeur dans un système politique où la bipolarisation tend à s’accentuer.
Cependant, cette dynamique interroge également la nature du jeu démocratique ivoirien : un espace politique où les clivages idéologiques s’estompent au profit d’un parti dominant demeure-t-il encore un véritable espace de débat contradictoire ?
Quel avenir pour la gauche ivoirienne ?
Le tableau apparaît sombre pour le PPA-CI. Le parti, qui revendique plus d’un millier de prisonniers politiques et déplore de nombreuses pertes humaines liées à l’exécution de ses mots d’ordre de boycott, semble aujourd’hui enlisé dans des querelles internes.
La radiation de Don Mello, présentée comme une sanction nécessaire, pourrait en réalité accélérer l’émiettement de la gauche ivoirienne, déjà divisée en plusieurs courants. Laurent Gbagbo, bien qu’il demeure le leader naturel de cette gauche, apparaît désormais aux yeux de certains comme un facteur de division, pratiquant une forme de « diviser pour mieux régner » au sein même de son camp.
À l’approche des prochaines échéances électorales, le risque est double : d’une part, voir la gauche se marginaliser davantage en perdant toute capacité d’influence ; d’autre part, assister à une consolidation progressive du régime autour du RHDP, réduisant le pluralisme politique à une simple formalité.
Les décisions prises lors du congrès du PPA-CI et de la réunion du RHDP dessinent ainsi les contours d’une Côte d’Ivoire où l’opposition structurée se raréfie et où le pouvoir n’a jamais semblé aussi hégémonique.
La rupture entre Laurent Gbagbo et Ahoua Don Mello est finalement le symptôme d’un mal plus profond : l’incapacité chronique de la gauche ivoirienne à dépasser les logiques personnelles pour construire un véritable projet collectif.
Pendant ce temps, le RHDP avance, pragmatique et conquérant, absorbant les dissidences et verrouillant progressivement le paysage politique. Si le PPA-CI ne parvient pas à se réinventer — en préparant une relève crédible, en acceptant le débat interne et en renouant avec les réalités du terrain —, il risque de devenir une simple note de bas de page dans l’histoire politique ivoirienne.
L’enjeu, au-delà des personnes et des partis, demeure celui de la vitalité démocratique d’une nation qui mérite mieux qu’un bipartisme de façade ou un monolithisme appauvrissant.
Hosanna JP de Chantal