Abidjan, le 9 mai 2026 – L’annonce faite ce mercredi 6 mai 2026 en Conseil des ministres a eu l’effet d’un séisme politique, mais un séisme étrangement silencieux. La dissolution de la Commission Électorale Indépendante (CEI), « au regard des réserves relevées à l’endroit de cette institution ainsi que des critiques dont elle fait l’objet », selon les termes officiels, est présentée comme un acte de purification, une page tournée pour mieux reconstruire. Pourtant, dans les rues d’Abidjan, de Bouaké, de San-Pédro, c’est un lourd silence, teinté de méfiance et d’interrogations brûlantes, qui a accueilli la nouvelle. Le peuple ivoirien, meurtri par des cycles électoraux violents et contestés, attend. Il observe, analyse, et se demande surtout : cette dissolution soudaine ne sonne-t-elle pas, paradoxalement, comme un aveu implicite qui jette une ombre sur la légitimité même des scrutins que cette institution vient d’organiser ?
Un aveu à retardement qui soulève un paradoxe fondateur
Le président Alassane Ouattara, au terme de quinze années de pouvoir et après une réélection en 2025 qui lui accorde un nouveau quinquennat, prend acte des « réserves » et « critiques » contre la CEI. La démarche, pourtant présentée comme courageuse et tournée vers l’avenir, est immédiatement perçue sous un angle plus critique par une large frange de la classe politique et de la société civile. La question est simple, directe et ravageuse : si l’institution chargée d’organiser et de valider les élections est aujourd’hui jugée si défaillante qu’elle doit être dissoute, que valent alors les résultats qu’elle a elle-même proclamés il y a quelques mois à peine ? La décision de la dissoudre, prise après qu’elle a rempli sa mission cardinale, introduit un doute systémique. Elle semble valider, a posteriori, les accusations de partialité, d’opacité et d’incompétence portées de longue date par l’opposition. En cherchant à restaurer la confiance pour l’avenir, le pouvoir prend le risque immense de saper la légitimité du présent.
Réactions politiques et civiles : entre scepticisme et vigilance extrême
Les réactions ont été immédiates et traduisent une défiance profonde.
L’opposition politique, unie dans la critique, y voit une manœuvre de diversion. Pour elle, cette dissolution est un « coup d’épée dans l’eau » qui ne résout rien des contentieux passés. Elle rappelle que les demandes de réforme inclusive et de dialogue national sur le système électoral, formulées depuis des années, ont été ignorées. « Dissoudre aujourd’hui, c’est reconnaître qu’hier était frauduleux. Mais où sont les réparations ? Où est la reconnaissance des erreurs qui ont conduit à la crise et aux emprisonnements ? », s’interroge un leader de l’opposition. La crainte est que cette « page blanche » ne serve qu’à mettre en place, sous un autre nom, une structure tout aussi inféodée au pouvoir, d’autant que la Constitution confie la responsabilité ultime des élections au Conseil d’État et au Ministère de l’Intérieur, appareils déjà largement déployés sur le territoire.
Les acteurs de la société civile (OSC, syndicats, observateurs) partagent ce scepticisme. Ils soulignent le calendrier suspect. « Pourquoi attendre la fin du cycle électoral, avec son lot de tensions et de contentieux, pour agir ? », questionne un représentant d’une OSC majeure. Ils réclament des garanties claires : un processus de refonte transparent, inclusif et participatif, impliquant toutes les forces vives de la nation, et non une décision unilatérale. Pour eux, la crédibilité du « nouveau mécanisme » promis dépendra entièrement de la sincérité du dialogue qui (n’)aura (pas) lieu.
La jeunesse ivoirienne, connectée et désabusée, observe avec une lucidité froide. Sur les réseaux sociaux, l’analyse est sans concession : on ne sacrifie un pion que pour en gagner deux. La prudence est de mise. Il n’y a pas d’explosion de joie, mais une attente vigilante. Cette jeunesse, qui a payé un lourd tribut lors des crises passées, attend de voir « la seconde phase du plan ». Elle sait que la dissolution d’une institution n’est rien sans un changement profond de culture politique.
Le cœur du problème : la confiance, ce ciment disparu
Au-delà de la gestion technique des élections, c’est la question de la confiance qui est au centre de tous les débats. Comme le souligne avec justesse l’analyse initiale, la confiance est le ciment des sociétés, le dogme millénaire sur lequel reposaient les communautés africaines. En Côte d’Ivoire, ce ciment s’est fissuré, puis effrité au fil des scrutins contestés, des violences et des arrestations. Dissoudre la CEI sans traiter les séquelles de son action passée – sans parler des près de 2000 prisonniers d’opinion encore détenus, selon les critiques –, c’est tenter de rebâtir sur un sol instable.
L’attente d’une suite qui dira tout
La Côte d’Ivoire est à un carrefour. La dissolution de la CEI peut être interprétée de deux manières radicalement opposées : soit comme le premier geste sincère d’une refondation démocratique inclusive, soit comme l’ultime manœuvre d’un système se recyclant pour se perpétuer.
Le silence qui règne n’est pas de l’acceptation, mais du suspens. Le peuple ivoirien, dans sa majorité silencieuse, attend la suite. Il attend de voir la composition et les modalités de désignation de la future instance. Il attend un dialogue national authentique. Il attend des actes concrets pour apurer le passé et garantir un avenir pacifié.
Le véritable test ne sera pas l’acte de dissolution, mais ce qui le suit. La balle est dans le camp du pouvoir. La Côte d’Ivoire retient son souffle, espérant, contre toute attente, que cette décision inédite marquera enfin le début d’une réconciliation avec elle-même et avec ses propres principes démocratiques. L’espoir est ténu, mais il est là, tapi dans le silence vigilant de toute une nation.
Hosanna JP de Chantal