Le 14 septembre 2026, Dibibango et Assafo ont célébré Fodjo, la fête des enfants, prélude sacré de la fête de l'igname. Au cœur du rite, le fétiche Tano, porté par sa grande prêtresse Akoua Kalia, a repris possession de son village. Mais pour la première fois de son histoire millénaire, la joie était traversée par une angoisse froide : pourront-ils encore célébrer ici l'an prochain ? Le village, fondé par Nanan Kobenan Dybi, est menacé de délocalisation par le projet aurifère d'Endeavour Mining.
GUÏENDÉ : LÀ OÙ TOUT COMMENCE
On ne décrète pas la fête de l'igname. On la reçoit. Depuis des siècles, le signal part de Guiendé. C'est le nombril spirituel des Brong. Quand les oracles de Guiendé parlent, tous les villages de Pinango s'alignent. C'est le top départ de la saison du pardon.
Et comme partout ailleurs, le 14 septembre, c'est Fodjo. La fête des enfants. Chez les Brong, ce n'est pas une fête mineure. C'est la purification. C'est le jour où l'on lave le village de ses souillures avant d'oser toucher à la nouvelle igname. Sans Fodjo, l'igname est interdite. Elle rend malade. Elle tue.
C'est ce que l'on célèbre. Pas une récolte. Une renaissance.
La veille, Dibibango n'a pas dormi. Sous la direction d'Akoua Kalia, féticheuse en chef, héritière spirituelle du fondateur Nanan Kobenan Dybi, les initiés ont veillé. Toute la nuit durant, au rythme endiablé des tambours sacrés, elle a livré le message du fétiche Tano et les volontés des morts. Prières, adorations, révélations. Seuls ceux qui ont eu la chance d'être choisis ont entendu.
LE DEPART VERS L'INTERDIT
Il est 14h. Le village entier est massé. Le moment le plus solennel commence.
Six jeunes filles encore pubères, symbole de pureté absolue, précèdent la procession. Sur leurs têtes, six petits tabourets sculptés. Ce ne sont pas des sièges. Ce sont des dieux.
Derrière elles, Akoua Kalia porte Tano lui-même.
Quatre fois, elles feront l'aller-retour dans l'artère principale. Quatre fois pour balayer les mauvais esprits, pour purifier le village. Le pas est lent, millimétré, sacré.
Puis, la foule s'arrête. Direction la forêt.
Direction la rivière sacrée
C'est le cœur du secret. Aucun profane n'y a accès. Dans l'eau sacrée - cette eau dont les anciens refusent de donner le nom hors du sanctuaire , toutes les reliques sont lavées. L'igname nouvelle y est purifiée. On y puise aussi l'eau qui servira, au retour, à préparer le repas sacré du fétiche. Soudain, le silence de la forêt explose. Pan ! Pan ! Pan ! Trois coups de fusil. Des cris de joie, des chants qui montent. Les dieux ont accepté. L'offrande est agréée. Le peuple peut enfin manger.
Au retour, l'igname est cuisinée et offerte d'abord à Tano. Le village mange ensuite. Fodjo est accompli.
LE TEMPS DES INTERROGATIONS : LA FÊTE DE LA DERNIÈRE FOIS ?
C'est à ce moment précis, l'igname encore fumante devant Tano, que la fête s'est brisée.
Sa Majesté Nanan Kouakou Kreme et la Reine-Mère Affoua N'Grouma n'ont pas voulu faire semblant. Entourés de leurs enfants, du chef de village, du président des jeunes, ils ont dit tout haut ce que tout le monde pensait tout bas.
Dibibango et Assafo sont dans l'emprise du projet minier d'Endeavour Mining, avec l'État de Côte d'Ivoire. On leur parle de délocalisation.
Ici, personne n'a accepté. 99% des personnes interrogées lors de l'enquête publique commodo et incommodo ont dit NON au projet et NON au départ, affirment les chefs. Pourtant, le permis d'exploitation aurait été accordé. Sur quelle base ? La population exige aujourd'hui la vérité.
Leurs exigences sont claires :
La transparence totale. "Nous exigeons la communication publique des documents de base : le rapport final de l'EIESA et le rapport final de l'enquête commodo et incommodo. Nous demandons une contre-expertise. Nous les jugeons non conformes." L'impossible transfert du sacré. C'est le cri de la Reine-Mère : "Nous n'avons pas la connaissance et les compétences pour transférer ces rythmes ancestraux qui se font dans des lieux sacrés en un autre endroit." Comment déplacer la rivière sacrée ? Comment déplacer Tano ? Comment refaire pousser une forêt sacrée en savane ? "Nous ne savons que vivre en forêt, pourquoi veut-on nous délocaliser en zone savanicole ?" Le prix de la terre et de la vie. Selon les villageois, on leur propose 750.000 FCFA l'hectare de terre aurifère, soit 75 FCFA le m², plus 75.000 FCFA de frais de dossier et 210.000 FCFA d'engrais sur 3 ans. Total : 1.455.000 FCFA l'hectare. Pour une vie. Pour des ancêtres. Pour Tano.
"Endeavour et l'État seront incapables de reproduire pour ces habitants leur mode de vie socio-économique et culturel", lâche un jeune. "Il n'y a pas de forêts là-bas pour faire l'agriculture, notre seul métier. Et regardez notre village, il est déjà moderne et très bien bâti pour qu'on nous propose des entrée-coucher F1."
Pendant que les voisins voient dans la mine des opportunités d'affaires, Dibibango et Assafo crient à la violation de leurs droits.
Le reportage se termine sur cette phrase d'un sage, les pieds encore mouillés de l'eau sacrée : "Sur 31 régions que compte la Côte d'Ivoire, 29 ont été visitées par les orpailleurs qui se sont enrichis. Si partout il y a de l'or, doit-on détruire tous nos villages avec leurs cultures à cause de ce métal ? Que l'État oriente ses recherches vers les zones non habitées. Qu'il cherche, avec l'Intelligence Artificielle s'il le faut, comment extraire l'or sans déplacer un village."
Ce 14 septembre 2026, Tano a mangé. Reste à savoir si on le laissera encore manger ici.
Hosanna JP de Chantal