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Mercredi, 14 octobre

Dibibango, le village moderne sacrifié de Tanda

Publié le 13 octobre 2026 à 12:13
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A Dbibango, cette belle maison sera bientôt détruite pour cause d'exploitation d'or.
A Dbibango, cette belle maison sera bientôt détruite pour cause d'exploitation d'or.

Il y a une erreur que commettent ceux qui parlent du projet Assafo-Dibibango depuis Abidjan : ils évoquent de « petits villages à déplacer ». Qu’ils viennent à Dibibango.
Dibibango n’est pas un campement. Dibibango n’est pas un hameau perdu dans la brousse du Gontougo. Dibibango est un village moderne, loti et tracé au cordeau, à l’image des villes. Il possède des rues qui se croisent à angle droit, des cours clôturées en parpaings, des maisons en dur aux toitures en tôle, parfois en tuiles, l’électricité, des forages équipés de systèmes de pompage, une école de six classes et un centre de santé.
C’est une véritable urbanité rurale, construite au fil de trois générations par des émigrés et des planteurs d’anacarde qui ont réinvesti chaque franc CFA issu de leurs revenus agricoles dans la pierre.
C’est ce village moderne, fier de ses réalisations, que le projet de mine d’or présenté comme l’un des plus ambitieux de la décennie menace de faire disparaître de la carte.
Les chiffres font rêver les investisseurs : 330 000 onces d’or par an pendant dix ans. Un investissement annoncé de 451,31 milliards de FCFA pour une production estimée à 120 tonnes d’or sur 19 ans dans le cadre du projet Tanda-Iguela.
Le 30 septembre 2025, Endeavour Mining a obtenu l’arrêté environnemental. Le 26 août 2026, sa filiale, la Société des mines d’Assafo-Dibibango (SMAD), et AFG Bank ont paraphé la convention d’indemnisation.
À Dibibango, le sentiment qui domine est amer : l’or semble déjà avoir trouvé preneur, mais qu’en est-il de la dignité des populations concernées ?

Quand on recense un homme et qu’on oublie une cour

C’est au cœur du drame social que se joue l’incompréhension entre les populations et les promoteurs du projet. Dans une approche du recensement fondée sur le ménage comme unité de référence, on identifie un chef de ménage et l’on envisage de lui proposer un logement d’une, de deux, voire de trois pièces. Mais cette méthode, si elle ne tient pas compte des réalités socioculturelles locales, risque de passer à côté de l’essentiel.
À Dibibango, une cour ne se réduit pas à un ménage. C’est une institution familiale. Sous un même enclos cohabitent, dans des maisons distinctes, le patriarche, ses enfants, ses petits-enfants, ses épouses, ses neveux et les veuves de la famille. Chaque maison raconte une histoire ; chaque espace matérialise un statut et une place dans l’organisation familiale.
« On nous propose des maisons d’une, deux, voire trois pièces au maximum, alors qu’un seul membre de la famille peut être enregistré pour toute une cour familiale qui accueille des enfants, des petits-enfants, des épouses, des neveux, etc. Chacun a sa maison au sein d’une même concession, qui comprend plusieurs chambres à coucher », se plaint un habitant.
Le constat revient dans les témoignages recueillis : comment reloger 15 à 25 personnes qui vivaient de manière relativement autonome dans une cour moderne comprenant quatre à six bâtiments, dans un logement de relocalisation de deux chambres et un salon ?
Pour les habitants, la crainte est claire : au lieu d’un véritable relogement, ils risquent de subir une promiscuité imposée. Au lieu d’une compensation à la hauteur de leurs conditions de vie, ils redoutent une dégradation de leur cadre de vie.
Parce que Dibibango est un village moderne, la perte matérielle serait également considérable. Il ne s’agit pas de simples cases en banco, mais de villas de trois à cinq chambres, construites au prix de 15 à 20 millions de FCFA, carrelées et dotées de cuisines intérieures. Ces maisons sont le fruit de longues années de labeur dans les plantations.
Les habitants affirment ne pas avoir reçu de propositions concrètes qui tiennent suffisamment compte de la valeur de leurs biens et du niveau de confort auquel ils sont parvenus.

Le totem piétiné : une question coutumière aux conséquences potentiellement graves

Pour justifier la relocalisation, un site aurait été proposé aux populations de Dibibango. Or, selon plusieurs témoignages, ce choix soulève une difficulté majeure au regard des traditions locales.
« Dibibango et Tondjanuni ne peuvent pas vivre sur le même site. C’est un totem pour nous, selon nos traditions, et ils le savent bien. »
Il ne s’agirait donc pas d’une simple mésentente entre voisins, mais d’une incompatibilité coutumière que les populations concernées considèrent comme fondamentale. Les anciens évoquent des pactes de sang et d’anciens conflits fonciers qui auraient été réglés par la séparation des communautés.
Dans ces conditions, imposer une cohabitation sur un même site, sans concertation approfondie avec les autorités coutumières et les familles concernées, pourrait raviver des tensions que les générations précédentes ont cherché à apaiser.
La question mérite donc d’être examinée avec sérieux : une relocalisation peut-elle être considérée comme acceptable si elle ne respecte pas les interdits coutumiers et les équilibres sociaux des communautés concernées ?

Deux ans d’indemnisation face à plusieurs générations d’avenir

À cette inquiétude s’ajoute celle de la terre.
Dibibango, village moderne, repose sur une richesse moins visible que l’or, mais essentielle à son équilibre économique : des milliers d’hectares d’anacardiers en pleine production, des cacaoyers, des cultures vivrières et des bas-fonds aménagés. C’est cette activité agricole qui a permis à de nombreuses familles de construire leurs maisons et d’assurer l’avenir de leurs enfants.
« Pire encore, comment peut-on parler d’une indemnisation limitée à deux ans alors qu’on nous envoie dans un milieu inconnu, en nous demandant de laisser derrière nous nos plantations qui nous nourrissent et nos terres sur lesquelles nous préparons l’avenir de nos enfants pour les générations futures ? », s’interroge un habitant.
La question est fondamentale. Une plantation d’anacarde peut produire pendant plusieurs décennies. Elle finance les études, les mariages, les funérailles et les autres dépenses familiales. Elle constitue un patrimoine productif qui se transmet d’une génération à l’autre.
Une indemnité couvrant deux années de revenus, même versée par l’intermédiaire d’une banque, ne saurait automatiquement remplacer un tel capital. Encore faut-il que les modalités de calcul, la durée de compensation et les possibilités de reconstitution des moyens de subsistance soient adaptées à la réalité économique des familles.
Le risque, dénoncé par les habitants, est celui d’un déclassement économique : voir des propriétaires terriens et des producteurs autonomes perdre leurs terres et leurs repères agricoles, sans disposer de garanties suffisantes pour reconstruire durablement leurs moyens d’existence dans un nouvel environnement.
Que gagnerait la communauté ? Des emplois, dont certains pourraient être temporaires, ainsi que des retombées attendues au titre de la responsabilité sociétale de l’entreprise.
Que risquerait-elle de perdre ? Un patrimoine immobilier, une base économique agricole, une organisation sociale et des repères culturels construits au fil des générations.
La question n’est donc pas seulement celle du montant des indemnisations, mais aussi celle de la capacité du projet à préserver, ou à reconstituer, les conditions d’une vie digne et économiquement viable.
Dibibango risque également de perdre son organisation spatiale, son identité culturelle et ses vestiges historiques : les cimetières familiaux situés au cœur des cours, les bois sacrés en périphérie et, surtout, le système de solidarité organisé autour de la concession familiale.

« Ceux qui signent à notre place n’ont rien ici »

Le dernier point de crispation concerne la représentativité des personnes chargées de défendre les intérêts du village.
« Si l’on veut vraiment nous faire partir de nos terres, il faut s’asseoir et discuter franchement au village, entre la société exploitante, l’État et nous. Or, jusqu’à ce jour, cela n’a pas été fait », affirme un habitant.
À Dibibango, la colère vise également ceux qui prétendent parler au nom de la communauté.
« Ceux qui se présentent chaque jour comme étant mandatés par le conseil du village ne le sont pas réellement. Au fond, ce sont des gens qui n’ont pas d’intérêts dans le village », confie un notable sous couvert d’anonymat.
Ces accusations soulèvent une question essentielle : qui détient effectivement le mandat de négocier au nom des populations concernées ? La légitimité des représentants, la transparence des discussions et la participation des propriétaires des biens affectés sont autant d’éléments déterminants pour prévenir les contestations et instaurer un dialogue crédible.
Les habitants redoutent que des négociations menées loin du village, par des personnes dont ils contestent la représentativité, aboutissent à la démolition de leur cadre de vie sans que leurs intérêts aient été véritablement défendus.

Une négociation à la hauteur d’un village moderne

Dibibango ne rejette pas nécessairement le développement. Ses habitants demandent que leur situation soit examinée à la hauteur des biens qu’ils ont construits, des terres qu’ils exploitent et des réalités sociales qui structurent leur communauté.
Ils réclament une véritable concertation entre les populations concernées, l’État et la société minière. Une concertation qui ne se limiterait pas aux échanges dans des bureaux, mais qui se tiendrait également au village, sous l’arbre à palabres, avec les propriétaires des cours, les détenteurs des droits fonciers, les autorités coutumières et les producteurs agricoles.
Il s’agit de garantir que les propositions de relocalisation prennent en compte non seulement la valeur des maisons, mais aussi le nombre réel de personnes à reloger, l’organisation des familles, les interdits coutumiers, les terres agricoles, les revenus futurs et les moyens de préserver la cohésion sociale.
La question est simple : si une communauté doit être déplacée au nom d’un projet minier, les conditions de son installation ailleurs ne devraient-elles pas lui permettre de reconstruire un cadre de vie au moins équivalent à celui qu’elle quitte ?
On ne délocalise pas un village moderne comme on déplace un campement. Et si Dibibango doit être déplacé, ses habitants veulent que la relocalisation permette de reconstruire une véritable ville, avec ses maisons, ses rues, ses équipements, ses activités économiques et son tissu social.
Pas un simple lotissement de recasement.

Hosanna JP de Chantal