Bondoukou - Sokouadou. Le 10 août 1992 s'éteignait Nanan Koffi Yeboua, 16ème roi du royaume Bron. Trente-trois ans plus tard, le tabouret royal est toujours vide. Ou plutôt, il est trop plein. Car à Sokouadou, village sacré du groupe Yakassé, un homme vit avec le trône depuis 28 ans, le garde, le défend, et le réclame. Il s'appelle à l'état civil Kouassi Manou, 69 ans, mais pour ses partisans, il est Nanan Appia 1er.
C'est à l'occasion de la traditionnelle fête des Ignames, célébrée cette semaine à Sokouadou, que le prétendant a brisé le silence. Devant les siens, les attributs royaux à portée de main, il a fait sa genèse, son plaidoyer et son cri de cœur. Un cri adressé, au-delà des mânes, au Président Alassane Ouattara lui-même.
"Je ne m'attendais pas à ce que ce soit moi"
Tout commence loin du palais. "Je suis né à Sokouadou, en 1956. J'ai été élevé à Tangamourou par ma grand-mère Kossia Badou", raconte Nanan Appia 1er.
Fervent chrétien, employé dans les établissements de carrières, il ne se voyait pas roi. Jusqu'à ce coup de fil de 1993, un an après la mort de Koffi Yeboua. Depuis Sécrébango, le patriarche Yaw Kousounou l'interpelle : Sokouadou doit hériter. "J'ai dit non. J'ai envoyé un message au village : choisissez quelqu'un d'autre, moi je vous aiderai financièrement." Refus des anciens, menace mystique : "Si tu refuses, on va te verser l'eau. Tu ne feras pas deux jours, tu vas mourir." Il consulte ses patrons, ses prêtres. Tous lui disent la même chose : l'héritage des aïeux ne se refuse pas. En décembre 1997, il est intronisé à Tanda. La parade est faite, les rituels accomplis.
Car pour succéder, explique-t-il, il faut payer le prix du sang. "Quand le roi meurt, il y a un bœuf qu'on doit tuer pour embaumer. C'est pour moi qu'on à pris. J'ai donné plus de 3 à 4 bœufs pour les funérailles de Koffi Yeboua. Ceux qui disent qu'ils sont rois aujourd'hui, leur bœuf est mort avant d'arriver. Allez demander au chef de province Akidom qui réside à Gouméré."
Attaques, tribunal et chaise royale dans un camion
Depuis, le règne d'Appia 1er est un chemin de croix. Il égrène les dates comme des blessures.
1998 : Le jour où il devait être présenté au grand Imam Koudouss, en plein cœur de Bondoukou, vers l'école centre, sa procession est attaquée. "La chaise que je montre ici à ma gauche, c'est celle-là. Ils n'ont pas pu nous arrêter, mais j'ai une dette de 500.000 F de l'époque qui pèse encore sur ma tête."
Même année : Alors qu'il s'apprête à mettre sa main dans celle du préfet, on l'appelle : "On veut t'attaquer et prendre le trône." Le trône, caché dans un camion dehors, échappe de justesse.
2015 : Le coup de trop. Le chef de Guiende et l'intérimaire de Songori débarquent chez lui. "Ils me disent : les grands chefs sont chez Adam Yéboua, ils nous chargent de venir prendre le trône qui est avec toi, parce qu'on a déjà fait notre roi, mais on n'a pas de chaise pour lui." L'homme se sent trahi, d'autant plus que ce même chef de Guiende, avant d'être chef, était venu le supplier d'intercéder auprès de ses sœurs qui refusaient son intronisation.
L'affaire finit à la justice, de Bondoukou à Abidjan. "On a fait des échanges de mémoires. Le président du tribunal me dit : allez voir le procureur pour qu'il me donne un mot pour trancher. On y va. Et après, plus rien. On me dit : c'est l'exécutif qui peut dire un mot. Depuis 2018, lettre morte."
La règle de l'alternance brisée
Pourquoi une telle crise ? Nanan Appia 1er remonte à la structure même du royaume. Deux grands groupes : Zanzan et Yakassé. Lui est Yakassé, avec deux lignées. La première : Tangamourou, Tèwi, Yangbo, Amanvi. La seconde : Sokouadou, Adendia, Assuefry, Abokouman, Téko. "Le dernier monarque Koffi Yeboua venait de la lignée de Tangamourou. Avant lui, Kwamé Adjimané. Par alternance, aujourd'hui, ça doit rentrer dans notre camp. Après discussion entre Adandia et Sokouadou, les vieux ont trouvé que c'est Sokouadou. C'est ainsi qu'on m'a fait appel."
Et d'ajouter, catégorique : "Mon adversaire n'est même pas dans la lignée. Tout ça, c'est Adam Yeboah qui a tout manigancé avec un haut cadre pour le présenter au Président Bédié le jour même où on devait me charger à Héribô. S'il n'a pas le trône, pourquoi on m'attaque depuis 1998, 2004, 2015 ? Ça fait 28 ans que j'ai le trône."
L'appel à Ouattara : "Que le vrai Or vienne"
Aujourd'hui, à Sokouadou, la fête des Ignames aura un goût amer. Appia 1er va adorer les mânes. Ses adversaires, de leur côté, fêteront aussi. C'est pourquoi, en homme averti qui dit avoir compris que "c'est nos ancêtres", il lance un ultimatum historique.
"Je souhaite qu'on interpelle le gouvernement. Là où la tradition n'a pas pu résoudre cette crise, que le politique s'en charge. J'appelle le Président Alassane Ouattara et tous les sachants. Donnez un temps, indiquez le lieu que vous voulez. Je viens présenter mon trône, et eux aussi présentent le leur. Pour qu'on sache le vrai roi. J'en ai trop, j'en ai trop."
Une proposition simple, presque rituelle : le 12 octobre, jour de l'Adaye Kèssiè, le vrai Adaye, pas le faux, que les deux chaises se fassent face. Que les ancêtres tranchent.
En attendant, dans le royaume Bron, le plus vieux royaume Akan de Côte d'Ivoire, fondé au XVIe siècle, le tabouret reste disputé, le peuple divisé, et un vieil homme de 69 ans garde jalousement, dans sa case de Sokouadou, une chaise royale qui attend depuis 33 ans de retrouver son véritable destinataire. Nous reviendrons dans une prochaine publication sur cette crise de succession qui perdure dans le royaume Bron.
Hosanna JP de Chantal