L'arrestation du ministre Justin Koné Katinan à la suite de ses déclarations sur l'orpaillage remet en lumière le grand tabou de la rébellion de 2002. Même si le ministre se trouve aujourd'hui incarcéré sous une lourde énumération de chefs d'inculpation émanant du parquet, l'opinion publique nationale et internationale conservera en mémoire un fait constant : la plainte initiale portée par le parti au pouvoir visait des propos jugés diffamatoires tenus lors d'une tribune destinée à présenter la position de son parti sur le fléau national de l'orpaillage.
Bien que le dossier spécifique de cette plainte reste, à en croire le communiqué du procureur, en examen devant le cabinet d'instruction, le contenu de cette conférence appartient désormais au domaine public. L'orateur y établissait un lien analytique entre le développement de ce désastre écologique et les réseaux issus de la rébellion décennale qui a éprouvé notre nation entre 2002 et 2011, tout en pointant le ""rôle historique"" du RDR.
LE PARAVENT JUDICIAIRE FACE AU DEBAT DE FOND
Devant ce curieux télescopage judiciaire, une première interrogation s'impose : Quoi donc ! Aurait-on délibérément laissé circuler un individu passible de telles accusations, mettant ainsi en péril la vie des Ivoiriens tout ce temps durant sans la moindre inquiétude pour la sécurité nationale ? Faudrait-il comprendre qu'il a fallu que le pouvoir s'estime diffamé pour que l'appareil judiciaire mette le « dangereux opposant » hors d'état de nuire ? Autrement dit, s'il n'avait pas commis ce « sacrilège » sémantique, aurait-il pu continuer son action sans être inquiété ? Cette gouvernance à l'épée de Damoclès et au chantage permanent est indigne de la République.
Cela dit, si le dossier de cette plainte pour diffamation reste formellement en examen, le débat de Substance, lui, vient de s'ouvrir devant le tribunal de l'Histoire.
Quinze ans après, cette confrontation verbale autour du rôle historique du RDR dans la rébellion finit par rattraper la Côte d'Ivoire tout entière. Cet épisode judiciaire jette une lumière crue sur l'ombre épaisse et le voile pudique trop longtemps maintenus sur la vérité de ces événements. Nous revoici saisis par l'urgence absolue de faire la lumière sur cette décennie de rupture. À la vérité, aussi longtemps que les responsabilités et les ramifications de cette décennie de fer n'auront pas été étalées au grand jour dans le cadre d’un processus courageux, transparent et sacré de justice transitionnelle — fondé sur la vérité, la repentance, le pardon et la réconciliation — auquel nous appelons sans relâche depuis 26 ans, les supputations et les suspicions ne sauraient tarir. Le deuil des ressentiments non plus.
Comment, en effet, ne pas s'interroger face aux archives de notre histoire contemporaine ? Comment ne pas comprendre la perplexité du citoyen lorsque des acteurs clés de cette rébellion affirmaient publiquement, face caméra, sans jamais avoir été poursuivis pour diffamation à ce jour, les uns, avoir organisé ce mouvement pour « permettre à Alassane Ouattara d'être candidat », les autres que «celui qui a donné les armes et la provision financière s'appelle Alassane Dramane Ouattara» ? Comment ne pas succomber à une suspicion légitime quand le chef politique officiel de ces forces déclarait que Monsieur Alassane Ouattara « en savait beaucoup » et qu’il avait « agi pour lui » ?
L’esprit public ne saurait être blâmé d’établir des corrélations lorsque la constance factuelle démontre que les principaux maîtres d’œuvre de cette période d'exception se sont avérés être des proches de l’actuel Chef de l’État. De surcroît, lorsque l'on juxtapose ce faisceau d'indices mémoriels aux propres déclarations passées de Monsieur Alassane Ouattara, menaçant jadis de « rendre le pays ingouvernable », de « tout gnagami » (mélanger le pays ) ou de « frapper ce gouvernement moribond qui tombera », le doute méthodique devient légitime. Devant la concomitance de ces verbes et des faits qui suivirent, la quête de clarté de la part de la majorité des Ivoiriens n'est ni une provocation, ni un délit : c'est un droit à la mémoire.
L'EXIGENCE DE LA VÉRITÉ CONTRE LE DIKTAT DE L'INTIMIDATION
Sortons des ténèbres, déchirons le voile, avouons, repentons-nous, demandons pardon — pas ce pardon théâtral et ironique auquel nous assistons parfois —, pardonnons et tournons définitivement cette triste page. C'est la vocation de l'incontournable catharsis nationale à travers un processus de justice transitionnelle que le régime n'a jamais véritablement voulu engager. Or, comme nous le voyons aujourd'hui, sans cette catharsis, la réconciliation reste une illusion.
Faute d'offrir la vérité, le parti au pouvoir pourra multiplier les procédures et remplir les maisons d'arrêt, mais il ne parviendra pas à éteindre le doute méthodique qui habite la conscience nationale. Si le RHDP souhaite définitivement laver son honneur et clore ce débat qui empoisonne la cohésion sociale, la solution la plus simple ne réside pas dans l'action pénale, mais dans le respect de ses propres promesses de vérité.
Il est temps de faire toute la lumière sur la rébellion pour refermer ce chapitre douloureux. Qui a conçu ? Qui a commandé ? Qui a financé ?
Croire que l'histoire se conjuguera au futur sans avoir résolu les inconnues de son passé, c'est ignorer les lois les plus élémentaires de la nature humaine et s'exposer à d'éternels recommencements.
L'embastillement rocambolesque et précipité du ministre Koné Katinan résonne, pour beaucoup, comme un message d'avertissement adressé à l'ensemble des voix critiques de l'action gouvernementale. En choisissant de porter cette plume aujourd'hui, je mesure pleinement la portée et les risques d'une telle prise de parole. Mais pour l'avenir de la Côte d'Ivoire, le silence n'est plus une option. Il ne s'agit nullement ici de faire preuve de défiance envers l'autorité républicaine, mais d'inviter l'appareil d'État à la hauteur de vue.
Attention : À trop tirer sur la corde, elle finit par se casser.Nous n'avons pas le droit de laisser en héritage à nos enfants un pays 'cmelangé''.
À vos commentaires !
Konan Kouadio Siméon (KKS)
Président d'Initiatives Pour La Paix (IPP)
Ancien Candidat à l'Élection Présidentielle