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Lundi, 14 septembre

Quand la liberté d'expression devient délit d'opinion

Publié le 13 septembre 2026 à 08:17
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Image d'archives
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La semaine politique ivoirienne s'achève sous le signe d'une interpellation qui résume à elle seule toutes les tensions de notre démocratie : l'affaire Koné Katinan.
Mercredi 9 septembre 2026, Justin Koné Katinan, président du Conseil stratégique et politique du PPA-CI, répondait à une convocation du Procureur de la République à la Préfecture de Police d'Abidjan. L'origine? Sa tribune incendiaire tenue quelques jours plus tôt au siège du parti à Cocody sur l'orpaillage illégal qui saigne les localités ivoiriennes.
En 48 heures, l'affaire a pris une dimension spectaculaire. Placé en garde à vue, le cadre du PPA-CI a vu son parti dénoncer un « traquenard judiciaire » et une tentative d'étouffer l'opposition. Son avocate parle de violation du Code pénal, la direction du PPA-CI de « kidnapping institutionnel ». Vendredi 11 septembre, l'ancien ministre était placé sous mandat de dépôt, ses conseils évoquant même un risque de prison à vie. Les chefs d'accusation évoluent au fil des communiqués : diffamation, injures, diffusion de fausses nouvelles, puis, selon certaines sources, troubles à l'ordre public à l'occasion de la présidentielle d'octobre 2025 et même actes terroristes. Au-delà de la personne de Koné Katinan, c'est une question de principe qui est posée : où commence et où s'arrête la liberté d'expression en Côte d'Ivoire?

La Constitution est claire, son application l'est moins

La Constitution ivoirienne du 8 novembre 2016, en son article 19, dispose que « la liberté de pensée et la liberté d'expression, notamment la liberté de conscience, d'opinion philosophique et de conviction religieuse ou de culte sont garanties à tous ».
Le Procureur de la République lui-même le rappelle régulièrement : la liberté d'expression est garantie par la Constitution, mais elle est encadrée par des lois qui interdisent les abus. Formule juridiquement exacte, politiquement dangereuse si l'abus devient une notion extensible.
Car c'est là tout l'enjeu. Une démocratie, comme le notait cette semaine le journal d'investigation L'Éléphant Déchaîné, « ne se mesure pas à la qualité des compliments adressés au pouvoir ». Critiquer la gestion de l'or illégal, dénoncer des pratiques minières prédatrices, est-ce diffuser de fausses nouvelles ou exercer le droit de contrôle citoyen que la Constitution consacre?

Le contexte qui pèse

Cette affaire ne survient pas dans le vide. Trois autres faits d'intérêt public méritent d'être mis en perspective :
1. L'après-présidentielle d'octobre 2025. Le communiqué du Procureur du 24 octobre 2025 rappelant les actes répréhensibles à la veille du scrutin est ressorti des tiroirs. La tentation est grande de judiciariser a posteriori le débat électoral. Or une élection se clôt dans les urnes, pas dans les prétoires.
2. La question de l'or et de la rente. La tribune de Katinan touche un nerf sensible : l'orpaillage illégal, qui n'est plus seulement une question environnementale mais de souveraineté économique. Qui exploite? Qui autorise? Qui ferme les yeux? Interdire le débat, c'est laisser la rumeur prospérer à la place des faits.
3. Le rétrécissement de l'espace civique. Plusieurs organisations, dont ARTICLE 19, alertaient déjà sur le fait que la Côte d'Ivoire s'était engagée lors de son EPU à garantir effectivement la liberté de réunion inscrite dans la Constitution et à ce que journalistes et défenseurs puissent exercer librement leurs droits sans crainte de représailles. L'affaire Katinan sera un test.

Ce que nous défendons

Cet éditorial ne prétend pas innocenter ni condamner Justin Koné Katinan. La justice doit faire son travail, dans le respect de l'article 90 nouveau du Code de procédure pénale qui encadre les auditions.
Mais nous défendons trois principes non négociables : D'abord, la proportionnalité. Passer de la diffamation présumée à la qualification terroriste pour des propos tenus à une tribune politique est un saut juridique qui interroge et qui fait peur.
Ensuite, la cohérence de l'Etat. On ne peut affirmer par la voix du porte-parole du gouvernement que l'affaire relève d'une plainte civile du RHDP, puis introduire une plainte politique pour trouble à l'ordre public. C'est cette confusion entre parti et Etat qui alimente le soupçon de traquenard.
Enfin, l'intérêt public. La Côte d'Ivoire a besoin de débats vigoureux sur l'or illégal, sur la vie chère, sur la réforme de la CEI, sur la dette intérieure. Si chaque tribune critique expose son auteur à un mandat de dépôt, nous n'aurons plus de débat, nous aurons un monologue.
La République de Côte d'Ivoire est assez forte pour supporter la critique. C'est même à cela qu'on reconnaît sa force.

Hosanna JP de Chantal