Qu’il me soit encore une fois permis de partager avec vous les pensées de mon ami Lassina Koulibaly de Korhogo. Il m’a envoyé un texte intitulé « le pays de tous les possibles » qui dit ceci : « Tu débarques de la planète Mars et tu veux défricher dans une forêt classée alors que c’est interdit ? Oh, pas de problème. C’est encore possible. Il suffit juste d’être un peu généreux à gauche et à droite et bingo ! Des hectares sont à toi. Tu veux construire dans un point d’eau ou dans un endroit interdit ? Oh, ce n’est pas un problème. Trouve-toi un grand fonctionnaire corrompu et sois très généreux et bingo ! Tu pourras même construire en plein milieu de la lagune. Tu débarques de n’importe où et tu veux faire de l’orpaillage ? Encore très facile. Il te suffit de laisser quelques bons pourboires en route et bingo…Tu pourras même aller creuser dans la chambre du chef de village. Tu veux devenir célèbre avec le quotient intellectuel d’un phacochère ? Oh, pas de problème ! Aligne quelques bouffonneries qui font le buzz et les ministres te recevront, tu passeras à la télévision et tu deviendras célèbre. »
Réfléchissons un peu. Nous ne sommes pas les seuls à avoir découvert de l’or dans ce monde. Partout, on exploite de l’or. L’Afrique du sud est l’un des plus grands producteurs d’or dans le monde. Les Etats Unis, le Canada, la Russie, l’Australie sont aussi de grands pays producteurs d’or. Mais dans aucun de ces pays, je dis bien, aucun, on n’a pollué tous les cours d’eaux, des grands fleuves aux plus petites rivières, pour exploiter l’or. Nulle part on n’a saccagé les terres qui doivent servir à l’agriculture pour extraire l’or. Il n’y a que nous, Ivoiriens pour faire une chose pareille. Dans tous les pays que j’ai cités, au Burkina Faso, au Mali, nulle part on ne laissera des étrangers venir saccager les terres et empoisonner les eaux et s’en aller impunément. Il n’y a que chez nous, en Côte d’Ivoire que l’on peut voir cela. Parce que nous sommes le pays des gens corrompus. Quel policier, gendarme, sous-préfet, préfet, personnalité politique, militaire, n’a pas pris de l’argent aux orpailleurs pour fermer les yeux ? Ressaisissons-nous ! S’enrichir est bien. Mais mourir ou tuer son pays pour s’enrichir est idiot et criminel.
Je voudrais que les populations du Moronou qui sont sur l’axe qui relie Kotobi à Daoukro, là où les orpailleurs sévissent en coupant des têtes humaines, me disent si l’or extrait de leurs terres a servi à leur donner une route meilleure que celle qu’ils ont actuellement. Elles me répondront naturellement que c’est à l’Etat de faire cette route. Les orpailleurs s’en iront avec les milliards qui auraient pu servir à refaire cette route. C’est plus de 4000 milliards de francs, la valeur de l’or qui sort de nos terres chaque année et que l’Etat ne voit pas. Les gros bonnets sont à Dubaï ou en Chine. Jamais ils ne viendront circuler sur votre route cabossée. Retrouvons nos esprits. Nous ne les avons pas encore totalement perdus.
Voyez ce qu’est devenu la République démocratique du Congo, un des pays ayant en son sous-sol les ressources minérales les plus précieuses au monde. Des orpailleurs ont occupé le terrain, ont constitué des milices et l’Etat a complètement perdu le contrôle de cette région. C’est une vraie guerre qui se déroule là-bas, et les morts s’y comptent désormais en millions. J’ai vu un reportage d’Alain Foka dans lequel un ministre congolais s’est vu refuser l’accès à une mine illégale par des Chinois. Le ministre a dû repartir la queue entre les jambes. Si c’est ce que nous voulons faire de la Côte d’Ivoire, nous n’en sommes pas loin.
Frères et sœurs, ayons le courage d’arrêter tous les orpaillages pendant quelques années, pour nous donner le temps de dépolluer nos eaux et nos terres de reboucher les trous, puis de réorganiser l’exploitation de notre or, comme cela se fait partout, pour que cela profite au mieux à notre pays. L’Etat n’y perdra rien puisque de toutes les façons il ne gagne que des miettes actuellement. Nous n’inventerons pas à nouveau la roue. Nous nous comporterons simplement comme un peuple qui ne veut pas se suicider. Ce ne sont pas seulement les générations futures que nous sommes en train de sacrifier. C’est nous tous qui vivons aujourd’hui dans ce pays qui sommes menacés. Parce que, je vous le répète, toutes nos eaux sont empoisonnées. Il y a de moins en moins de terres pour cultiver ce que nous devons manger. N’y a-t-il pas de la cruelle ironie dans le fait que la Chine nous offre du riz pendant que le champ de riz des femmes d’Angolokaha est détruit par des orpailleurs chinois ? Réfléchissons. Nous ne sommes pas si stupides.
Venance Konan