66 ans. Vendredi 7 août 2026, la Côte d'Ivoire célèbre son indépendance sur le Boulevard de la Solidarité à Yopougon, la plus grande commune du pays qui accueille pour la première fois les festivités officielles. Le thème est trouvé : « Forces de Défense et de Sécurité, au service de la paix, de l'unité et du développement », avec un défilé annoncé de plus de 5.000 éléments et 500 engins, une marche aux flambeaux et un grand concerto. La mise en scène sera parfaite.
Mais de quelle indépendance parle-t-on, quand la réalité du quotidien dément les discours?
1. Le social à bout de souffle : la flambée qui étrangle
L'Ivoirien qui ira à Yopougon y ira en payant son carburant au prix fort. En mai 2026, le super sans plomb est passé de 820 à 875 FCFA, soit +55 FCFA, le gasoil à 700 FCFA. Des prix reconduits en juin malgré une grogne grandissante.
Le gouvernement explique avoir mobilisé plus de 100 milliards FCFA entre mars et mai pour amortir la flambée des cours mondiaux. L'argument du contexte international lié au conflit au Moyen-Orient est réel, mais il ne nourrit pas les foyers. Pour le taximan de Siporex, pour la ménagère de Port-Bouët, pour le jeune livreur, 875 FCFA le litre,. Pire, depuis le 1er AOÛT 2026, le communiqué officiel de la Direction Générale des Hydrocarbures du 31 juillet 2026 donne de nouveau prix : Super sans plomb : 905 FCFA / litre soit une Hausse de +30 FCFA. Gasoil moteur : 725 FCFA / litre soit une Hausse de +25 FCFA. Pétrole lampant : 780 FCFA / litre soit une Hausse de +35 FCFA.C'est le pouvoir d'achat qui s'effondre, c'est l'inflation qui se répercute sur le transport, le manioc, le riz.
On ne peut pas fêter l'indépendance le ventre vide.
2. L'économie de rente à nu : la trahison du cacao et la monnaie qui n'est pas la nôtre
Comment célébrer 66 ans de souveraineté quand le socle même de notre économie s'effondre sous nos yeux?
La Côte d'Ivoire, premier producteur mondial, vit la pire crise cacaoyère de ces dernières années. Après un prix record de 2.800 FCFA le kilo à la campagne principale, le prix bord champ de l'intermédiaire a été fixé à 1.200 FCFA. Une chute vertigineuse de plus de 57%, près de 60% selon le gouvernement lui-même. 200.000 tonnes invendues qui s'entassent dans les coopératives, des producteurs en colère qui parlent de douche froide. L'État annonce racheter les stocks, mais le mal est fait : le paysan a compris que sa sueur dépend de Londres et de New York, pas de Yamoussoukro.
Et que dire de notre monnaie? 66 ans après le drapeau tricolore, le FCFA reste arrimé à l'euro, imprimé à Chamalières, garanti par le Trésor français. On a changé de nom, on a parlé d'Eco, mais la réalité est inchangée : nous n'avons pas la souveraineté monétaire pour amortir le choc pétrolier, pour soutenir le prix du cacao, pour financer notre industrialisation. Quelle indépendance sans monnaie?
3. Le politique en sursis : le vide institutionnel
Le plus inquiétant est politique. Au moment où nous devrions préparer l'alternance, le consensus, la consolidation démocratique, nous naviguons à vue.
Le 6 mai 2026, le gouvernement a annoncé la dissolution de la Commission Électorale Indépendante (CEI), créée en 2001 et dissoute le 6 mai. Une décision historique, saluée par certains comme une réponse aux critiques de l'opposition, mais qui laisse un vide abyssal à quelques mois d'échéances cruciales. Trois mois plus tard, le nouvel organe peine à voir le jour. Le PDCI appelle à une concertation nationale rapide, l'opposition exige une réforme consensuelle, les évêques demandent un organe réellement indépendant. Le temps presse et le soupçon grandit.
Ce vide est aggravé par une crise institutionnelle sous couveuse. Le Vice-président Tiémoko Meyliet Koné, qui préside les cérémonies et reçoit les serments des hautes juridictions, reste au cœur d'une confusion sur sa propre légitimité et son serment pour le nouveau cycle. Dans la rue, le débat n'est pas juridique, il est symbolique : peut-on incarner la continuité de l'État quand le second personnage de l'État lui-même semble en apesanteur institutionnelle?
Alors, quelle fête?
Faut-il annuler la fête? Non. Un peuple a besoin de symboles. Yopougon mérite ses 55 km de routes bitumées promis pour l'occasion, et les Ivoiriens méritent de communier.
Mais il faut changer le discours. 66 ans n'est plus l'âge de l'enfance. On ne peut plus se contenter du défilé militaire et des discours sur l'émergence quand :
• le transporteur ne peut plus faire le plein, • le planteur voit son revenu divisé par deux, • le citoyen paie avec une monnaie qui n'est pas la sienne, • l'électeur ne sait pas qui organisera son vote.
L'indépendance véritable n'est pas une date qu'on célèbre, c'est un état qu'on construit. Elle est économique quand on transforme notre cacao ici. Elle est monétaire quand on assume notre politique. Elle est sociale quand le prix à la pompe ne punit pas le plus faible. Elle est politique quand les institutions sont claires, solides et au-dessus de tout soupçon.
Le 7 août à Yopougon, les lampions s'allumeront. Souhaitons qu'ils éclairent aussi le chemin qu'il nous reste à faire. Car 66 ans après, l'heure n'est plus aux bilans complaisants. L'heure est à l'indépendance, la vraie.
Hosanna JP de Chantal